Paru dans L'Humanité le 24 mai 2007
DOssier Spécial Guy Môquet
"Je n’oublie pas Châteaubriant"
Par Pierre-Louis Basse, journaliste à Europe 1, écrivain (1)
Qu’y faire, quand on met ses pas dans les pas de Guy Môquet, quand on s’endort au bras de son col roulé, quand on suffoque devant les lettres d’adieu, quand on rêve de la mitraille ?
J’ai la mémoire de Guy. J’ai la mémoire des 27 de Châteaubriant. Qu’y faire ? L’histoire se trouve brutalement confrontée à la puissance des images et du marketing. Un jour, c’est Doc Gynéco et Tapie qui montent sur l’estrade. Plus tard, c’est Jaurès, Blum ou Môquet. Dans la salle, la foule paresse et répugne à faire la différence entre tant d’icônes convoquées. À défaut d’explication, nos enfants finiront bien par s’échanger sur le dos de l’histoire, des images panini...
J’ai rencontré Guy Môquet dans le bocage du pays de la Mée. En septembre 1969. J’avais onze ans. Je comprenais à pas lent la tristesse de ma mère, Esther, lorsque nous empruntions à Nantes le cours des cinquante otages. Elle refaisait sans doute le chemin parcouru trente ans plus tôt, ramenant dans son baluchon, les planches des suppliciés. À moins qu’elle ne fut obsédée par l’évasion du camp de Choisel, de Pierre (mon grand-père) avec Auguste Delaune, le 25 novembre 1941. Pierre Gaudin fut repris, et ensuite déporté à Dachau, puis au Loibl Pass.
J’ai rencontré Guy Môquet, Jean-Pierre Timbaud, Claude Lalet, Émile David, Charles Michels et tous leurs frères de la Sablière, dans l’imaginaire que je me suis construit contre l’oubli. J’ai eu quinze ans. Cet imaginaire me conduisit, à son rythme, vers le refus des injustices sociales. Ces types, ils étaient communistes. Dans le groupe des otages, un seul en effet était en rupture de banc : le Bourhis, jeune instituteur à Concarneau. C’est vrai, ils avaient chanté l’Internationale et la Marseillaise. Jusqu’au bout. Ils avaient crié, « vive 1789 ! » Ils avaient fait preuve d’une grande générosité. Le don de soi. Ils avaient mouillé la chemise, pour que nous puissions en profiter.
À peine en avais-je terminé, l’été, avec les plages de l’Atlantique, le vent dans les dunes de Saint-Brévin-les-Pins, la douceur des crêpes, les exploits du FC Nantes, qu’il me fallait reprendre le chemin de la carrière.
Qu’y-faire encore ? Je mettais mes pas dans les pas de Guy. Je m’endormais au bras de son col roulé façon Rudi Hiden. Je suffoquais devant les lettres d’adieu. Je rêvais de la mitraille. Comment s’y prendre pour mourir, fusillé, quand on a dix-sept ans... ?
Plus tard, j’ai compris, avec colère et amertume, que la famille résonne d’une mémoire sélective. Je n’ai jamais cessé d’aimer les miens. Seulement, j’étais triste que l’on nous serve des vessies pour des lanternes. Pierre, mon grand-père, n’a jamais mis un rond dans la corbeille de Maurice Thorez pour son anniversaire. La corbeille passait chaque année. Ce qu’ils avaient fait de l’idéal de justice et de partage restait en travers de la gorge de ceux qui s’étaient fait trouer la peau pour notre retraite ou la Sécurité sociale. Ah bon ? (...) C’était donc ça le socialisme ? Nagy, pendu à Budapest... Zatopek, humilié à Prague ? (...) Oui, j’ai poussé la porte. J’ai voulu voir. J’avais vingt ans. Découvrant les livres de Milan Kundera, il m’a semblé apercevoir dans la nuit de Prague, du 20 août 1968, l’impossible retour d’un bel idéal.
En France, ce fut chose facile alors, d’oublier le sacrifice des 27 de Châteaubriant. Le sens de leur combat. Touvier, tranquille, cavalait d’église en église. Papon s’occupait de notre budget. Bousquet portait beau. Notre pays ne manquait pas de talent pour enterrer sa propre mémoire. C’était un temps encore déraisonnable. La télévision ne voulait pas entendre parler du Chagrin et la Pitié de Max Ophüls. Il faudrait attendre 1981 pour voir enfin ce chef-d’oeuvre de nuance sur nos écrans.
Alors, je suis revenu à ceux de Châteaubriant. Je suis revenu, d’une certaine manière, au crime exemplaire de cette période de notre histoire. Aragon : « On m’excusera... de revenir sur la mort de Lalet et de Guy Môquet. Mais en tête du martyrologe de l’esprit, il m’a semblé que devaient s’inscrire les noms des plus jeunes victimes, comme toujours dans les sacrifices des religions anciennes, c’étaient les premières fleurs, les premiers fruits, qui étaient de préférence portés à l’autel. »
Je suis revenu à Châteaubriant, convaincu en effet que les fusillés rêvaient pour nous d’un monde meilleur. Relire la dernière lettre de Jean Pierre Timbaud : « Toute ma vie j’ai combattu pour une humanité meilleure. »
J’ai marché dans la carrière, sachant bien que Pucheu et son émissaire Chassagne, Français de souche, avaient aidé les autorités allemandes, dans l’élaboration de la fameuse liste des 27. « Communistes, pas Français », criaient les soldats allemands, s’efforçant à coup de botte de replacer les corps dans les cercueils. Place de Clichy, rue Cavalotti, au Wepler, je n’ai jamais cessé de penser à Guy, sur son vélo, lâchant quelques tracts à la volée.
Le président de la République rend hommage à ceux de Châteaubriant. Il salue Guy Môquet. L’une de ses dernières lettres est lue par une jeune lycéenne. Prenons ce geste. Je l’avoue : je préfère l’hommage de la République, au coup de chapeau de Raymond Barre à Maurice Papon. Prenons ce geste, sans renoncer à l’explication. Je n’oublie pas Châteaubriant. Je marcherai dans la carrière. Je relis le poème de René Guy Cadou : « Ils sont appuyés contre le ciel.../ Ils sont une trentaine, appuyés contre le ciel.../Avec toute la vie derrière eux.../ Ils sont bien au-dessus de ces hommes qui les regardent mourir.../ Ils sont exacts au rendez-vous.../ Ils sont même en avance sur les autres... »
Je n’oublie rien.
(1) Auteur de Guy Môquet, une enfance fusillée (Stock), qui ressort en librairie le 13 juin prochain. Derniers livres : Ma ligne 13, Ma chambre au Triangle d’or.